Former Laureates

Olivier Messiaen

1971

The French composer and organist Olivier Messiaen (1908-1992) developed an early interest in the rhythms of the ancient Greek and in non-European musical systems, as well as in the sounds of nature. In 1931 he became organist of St. Trinité in Paris, a position which he held until his death in 1992. He was also Professor of Harmony and Composition at the Paris Conservatory. He succeeded in giving form to his mystical-religious experience, based on a unshakeable Roman Catholic faith, in tone-rows and rhythms of his own invention, in which percussion plays an important part. Never a user of the twelve-tone system himself, Messiaen experimented with scales based on other elements like duration and articulation. Messiaen compositions can always be recognized by the use of his synaesthesia (seeing colours when hearing certain harmonies), by his transcriptions of birdsong, by his ideas on the relation between time and music and by his need to express his deeply religious feelings. Characteristic also is his use of the ‘ondes martenot’, an electronic instrument.
Especially his works for organ played an important part in the revival of religious music. His original compositions can be counted among the most authentic expressions of human creativity in the 20th century. He influenced and taught many younger composers such as Boulez, Stockhausen, Ton de Leeuw and Shinohara. Messiaen composed many works, among which the Turangalîla symphony and Vingt regards sur l’enfant Jésus, a cycle for piano, Quator pour la fin du temps, La transfiguration de Notre Seigneur Jésus-Christ and the opera Saint-François d’Assise. Besides his compositions for orchestra, organ, piano and the human voice, Olivier Messiaen also published Technique de mon language musical (1942) and Traité du Rhythme (1954).

Olivier Messiaen’s prize financed a competition for a work for a large symphony orchestra, for composers between the age of 20 and 40. The competition was held in 1973/ 74. The jury, consisting of Olivier Messiaen himself, Ton de Leeuw, Iannis Xenakis, Györgi Ligeti and Witold Lutoslawski, awarded the prize to the work Ausa by Davide Anzaghi. In addition it was possible to finance a performance, at the festival of La Rochelle, of Mau Va Hoa, a piece composed by the runner-up, Nguyen Thien Dao.

Motifs d'attribution

Le Prix Erasme 1971 est attribué a Olivier Messiaen

  • parce que, inspiré par la culture musicale d'autres continents et par les sons recueillis dans la nature, il a enrichi la musique européenne d'éléments nouveaux tant rythmiques que mélodiques;
     
  • parce que, notamment par ses compositions pour orgue, il a contribué grandement à la renaissance de la musique religieuse;
     
  • parce que, par ses conceptions musicales en général, par Ie vaste horizon qu'il embrasse et par la haute valeur de sa pédagogie, il a exercé une profonde influence sur beaucoup de jeunes compositeurs et a permis a leur personnalité de s'épanouir complètement;
     
  • parce que sa musique appartient aux manifestations les plus authentiques de la créativité humaine au XXe siècle qui a rencontré tant en Europe qu'en dehors la plus haute appréciation.

Laudatio

Cher maître,

Si, m'adressant à vous, je faisais l'éloge du musicien, si j'exaltais les mérites et la qualité de vos oeuvres, ceux qui me connaissent penseraient que ce sont des paroles de circonstance, car je ne peux prétendre parler en connaissance de cause de la musique contemporaine. Mais — bien que je ne sois pas expert en cette matière — de longues années de vie publique m'ont donné, je crois, quelque expérience des hommes. Je n'ai donc pas cherché a pénétrer plus en avant vos qualités de musicien, mais j'ai essayé de mieux connaitre l'homme derriére l'artiste.
Connaître l'homme résulte en ma conviction que nous ne décernons pas Ie Prix Erasme au musicien Olivier Messiaen, mais a Olivier Messiaen, tout court. A l'homme qui possède une gamme de qualités qui nous rendent fiers de l'accueillir aujourd'hui auprès de ceux qui l'ont précédé dans l'hommage à celui dont Ie nom seul donne au prix tout son caractère: Erasme, Ie grand humaniste.
En apprenant à mieux vous connaïtre, grâce notamment à votre passionnant dialogue avec Claude Samuel, j'ai constaté avec une grande satisfaction que nous avons en tout cas une chose en commun: notre amour de la nature. Mais je reconnais humblement votre génie: cet amour vous a inspiré des oeuvres d'une valeur artistique telle que nous nous trouvons aujourd'hui face à face. Certains croient que votre intérêt pour la nature se traduit par l'intro-duction de chants d'oiseaux dans des compositions d'une couleur toute nouvelle. Je puis les détromper: la nature toute entière - avec Ie bruit des vagues, Ie rugissement des torrents et des cascades, Ie soufflé du vent - vous inspire. Pour vous toute la nature est musique. Si je reviens néanmoins aux êtres vivants, je dois avouer que mes intérêts me portent davantage vers des espèces d'un format plus grand, des bêtes sauvages jusqu'aux éléphants, dont la voix n'inspirerait peut-être pas aussi directement un musicien que Ie chant des oiseaux, dont vous avez dit: „dans la hiérarchie artistique les oiseaux sont les plus grands musiciens qui existent sur notre planète". II en existe 12000 espèces, dont chacune a son chant spécifique. Un merle, une grive, un rossignol, cela se distingue comme du Mozart, du Debussy, du Berlioz. Ils chantent quand ils sont amoureux, ils chantent pour défendre leur territoire, mais ils chantent surtout par plaisir, car, dites-vous, ce sont des artistes.
Par amour pour ces petits êtres, par amour de la nature, inspiré par tout ce qui est création divine, vous êtes devenu compositeur-ornithologue. Accompagné d'Yvonne Loriod, votre femme, vous partez de très bon matin sur les routes de France, de l'lnde — voire, lors de votre voyage de noces, sur les routes du Japon — avec vos jumelles et du papier à musique pour travailler sous la dictée des chanteurs. Vous essayez de fixer leurs mélodies d'une rythmique complexe et d'une variété infinie, que vous ne voulez pas imiter, mais traduire, transposer. Traduire cette musique dans laquelle vous percevez une célébration de la nature, au crépuscule ou a l'aurore, ou dans laquelle transpire l'angoisse de la nuit.
Par vous j'ai appris que tous les oiseaux se taisent entre midi et une heure. Ils n'ont pas Ie temps car c'est l'heure du déjeuner: à ce moment, les oiseaux sont entièrement pris par Ie souci matériel de donner la becquée a leurs petits. Par vous aussi j'ai appris - et je Ie mentionne volontiers à nos auditeurs - que pour beaucoup d'oiseaux Ie chant est un art inné, mais que pour d'autres c'est un art qu'ils sont obligés d'apprendre. Le pinson père enseigne a ses enfants les roulades difficiles. Souvent les jeunes pinsons trébuchent sur les notes finales -ils n'en sortent pas et doivent recommencer.
En m'étendant quelque peu sur la vie artistique des oiseaux, ne croyez pas que j'ai quitté Ie domaine du lauréat d'aujourd'hui. A l'art de la composition en Europe, vous avez ajouté -à côté d'autres éléments neufs et exceptionnels - deux groupes rythmiques et mélodiques que presque tous vos confrères avaient négligés: Ie chant des oiseaux et la musique exotique. Ce n'est pas a moi d'analyser en quoi cet apport a revalorisé la culture musicale de notre continent. Mais je suis à même de constater un fait et de m'en réjouir franchement et sincèrement: cette intégration célèbre l'entièreté-de-la-création, et est une preuve indéniable — quoique souvent déniée - du fait que dans Ie dialogue des cultures chaque partenaire peut enrichir l'autre.
Si j'essaye de retracer en quelques traits les étapes de votre vie, on pourrait dire que votre existence artistique a commencé avant votre naissance: c'est avant d'être né que vous avez
inspiré a votre mère, la grande poétesse Cécile Sauvage, une suite de poèmes intitulée „L'âme en bourgeon". Elle, „la dame de vos pensees", a eu une grande influence sur votre formation; elle a créé autour de vous un climat familial qui faisait écho à la poésie de la nature. Votre réelle patrie ce sont les Alpes Dauphinoises dont la majesté et la pureté ont inspiré votre croyance en Dieu et ont éveillé votre passion pour les mystères de la création. II semble qu'elles aient suscité en même temps un gout insatiable pour la lecture, car j'ai appris qu'entre 8 et 15 ans vous avez dévoré quelque 4000 ouvrages! Un goût qui ne vous a d'ailleurs pas quitté car votre bibliothèque se compose de plusieurs milliers de livres traitant des arts, des sciences et d'autres domaines. Tout vous intéresse . . . sauf la politique. Vous vous passionnez aussi pour les couleurs, dont chacune éveille en vous une vibration sonore, d'un caractère musical spécifique.
Vous entrez au Conservatoire de Paris a l'age de 11 ans. Parmi vos maïtres sont Marcel Dupré, et Paul Dukas qui - ce sont vos propres paroles - vous apprend à développer Ie langage musical dans un esprit d'humilité et d'impartialité. Deux qualités qui appartiennent d'ailleurs toutes entières à votre personne. Vous allez collectionner un grand nombre de premiers prix et à 22 ans vous serez titulaire des grandes orgues de l'église de la Trinité, orgues que vous servirez avec dévotion pendant plus de 30 ans. Et vous scandaliserez maintes fois de vieilles paroissiennes avec vos improvisations, qui tracent à l'orgue des voies nouvelles, révolutionnaires, des voies auxquelles ces braves personnes ont beaucoup de peine à s'habituer. Entretemps vous avez participé au concours pour Ie prix de Rome en composant une ode intitulée „Nous sommes frères des oiseaux". Déjà!
L'année 1936 — vous avez 28 ans — est une date importante dans votre vie et dans la vie musicale de votre génération: vous fondez avec quelques collègues et amis Ie groupe „La Jeune France". Votre profession de foi: „propager une musique vivante dans un élan de sincérité, de générosité, de conscience artistique, et: se débarrasser de toute discipline, de tout système". Vous mettez l'instinct au-dessus de la réflexion et de la methode. Faire de la musique naturellement, comme un rosier fait des roses.
C'est tres „jeune" et ce n'est pas toujours bien compris. Plus tard vous serez amené à dire: „Je voulais que ma musique apportât un peu d'amour, je n'ai suscité que des dissentiments et des divisions". Heureusement viendra un jour où beaucoup apprécieront vos élans et votre sincérité.
Lorsqu'on pénètre dans vos oeuvres, vos pensees, vos écrits, l'on rencontre partout la nature et votre profonde croyance en Dieu. Vous dites: „en écoutant la nature j'ai appris la musique tout seul et découvert Dieu de la même manière". Et plus tard: „je ne puis rien écrire, que je ne l'aie vécu". C'est un magnifique brevet d'originalité et d'authenticité qui fera dire aux musiciens: du Messiaen c'est toujours du Messiaen.
En parlant de l'inspiration vous dites quelque chose de très joli: "l'inspiration nous hante comme l'amour". Et dans ce même esprit vous accordez toute son importance à la melodie a laquelle, parfois, vous semblez même donner Ie pas sur Ie rythme. Est-ce votre héritage maternel qui vous incite à placer si haut l'essence mélodique qui ne se sépare jamais d'un élément de poésie? Mais vous considérez néanmoins Ie rythme comme la force naturelle et primitive, intermédiaire entre Ie temps et l'éternité. Le rythme, d'après vous, c'est un mouvement d'élan et de chute, comme un danseur qui s'élève et qui retombe.
Vous avez su créer un équilibre harmonieux entre ces éléments dont chacun touche votre coeur: la mélodique, la rythmique, la féerie de la nature. Le tout servi par une technicité musicale qui a fait dire à Yvonne Loriod: „pour Ie piano, c'est Messiaen qui a tout trouvé".
Que je revienne un moment encore sur la musique religieuse. Vous avez entendu il y a quelques instants que Ie renouveau que vous avez su y introduire, tant par l'orgue que par vos compositions orchestrales, a été l'un des motifs pour l'attribution du prix. Cette musique religieuse, vous avez voulu la sortir du corset séculaire des édifices construits pour Ie service divin. Votre oeuvre „Et j'attends la résurrection des morts" a été exécutée d'une façon magistrale dans la Sainte Chapelle, sous la lumière radiante des plus beaux vitraux de Paris. Et pourtant. Pourtant, votre désir Ie plus cher était une exécution de cette oeuvre en plein air, en haute montagne, face au magnifique glacier de la Meije, où grace aux reflets du soleil sur la glace, la clarté de cet extraordinaire décor aurait correspondu à la clarté de votre création et de votre hommage à Dieu.
Petit a petit devant nous se dessine: l'homme. L'homme qui, prisonnier de guerre, apportait par sa générosité et son esprit de fraternité. Ie réconfort à ses camarades. L'homme simple qui se trouve plus à l'aise avec son béret basque et sa chemise à col ouvert qu'en ce que nous appelons „la tenue de ville". L'homme à la voix douce et au rire spontané. L'homme qui est aussi sensible à l'amour humain qu'à l'amour divin, car, pour lui, Ie premier est un reflet du second. L'homme qui n'est pas honteux d'être un romantique, conscient des beautés de la nature, conscient de la grandeur de la divinité. L'homme, créateur et idéaliste, qui est davantage intéresse a l'être profond de son prochain qu'à ses préoccupations immédiates. L'homme qui prend tout au sérieux, ne traite rien à la légère, qui aime la bravoure mais pas la destruction, qui respire et parle en musique, mais regrette que des bruits musicaux inattendus et imposés semblent devoir accompagner aujourd'hui les activités familiales, détruisant Ie silence où naît la pensée.
Cet homme aimable, clair, recueilli, toujours à l'écoute des autres, touché lui-même par Ie génie du rythme et de la melodie, ne pouvait manquer de devenir un grand maître, un grand pédagogue.
Professeur au Conservatoire de Paris, il a su acquérir la confiance et même la vénération des jeunes qui l'entourent. Sa chaleur humaine, son profond amour de la jeunesse étaient des atouts. A ces atouts il faut ajouter son respect absolu de la personnalité. Jamais il n'a voulu exercer une influence dogmatique et exclusive sur ses disciples. II désire, au contraire, éveiller en eux les dons artistiques propres à chacun d'eux. Ses cours d'analyse, ses cours de rythme - des innovations! - ont acquis une réputation mondiale. II engageait - et engage toujours -un dialogue avec des élèves venusdu monde entier. Sa classe est une cellule vivante dont il dit: „ils sont contents de discuter et de se disputer". Parmi ses élèves deux en particulier sont devenus célèbres a leur tour, Pierre Boulez — mon plus grand élève dites-vous — et Stock-hausen, tous deux exemples éminents du renouveau que vous avez inspiré et stimulé depuis les années cinquante. Relevons encore ce mot au sujet de vos élèves: „je les aime tous, qu'ils soient doux, tendres, furieux, révoltes ou pacifiques".
Pourtant il y a une élève, geniale elle aussi, dont je voudrais parler plus particulièrement et à qui j'ai Ie plaisir de pouvoir m'adresser personnellement, Yvonne Loriod, dans la vie civile Madame Olivier Messiaen.
On ne peut pas parler d'Olivier Messiaen, sans réserver une très large place à sa compagne et à son interprète Yvonne Loriod. Ceux qui parmi vous sont musiciens savent que les compositions de Messiaen, comme celles de Debussy - autre amant de la nature et du rythme -ne sont pas faciles, disons-Ie, sont parfois très difficiles à exécuter. Dans ces compositions Ie piano joue un rôle de tout premier ordre. II semble que Messiaen ne se soit laissé arrêter par rien, par aucune complication, par aucune difficulté technique, car il savait que son incomparable interprète Yvonne Loriod avec ses possibilités inouïes se jouerait de toutes ses excentricités pianistiques. Messiaen dit: elle peut tout.
Ce qu'elle peut aussi - mais Messiaen n'est pas homme à en parler - c'est former avec lui Ie couple parfait, Ie génie de chaque partenaire complétant celui de l'autre, deux êtres prédestinés à se rencontrer et à s'unir.
Mon cher Monsieur Messiaen, je félicite notre Fondation d'avoir distingué l'homme qui mérite pleinement de trouver place parmi ceux que nous honorons sous l'égide d'Erasme. Je vous félicite, vous, pour cette longue vie d'accomplissements d'une haute valeur artistique, originale et inspiratrice pour de nombreux jeunes et vous souhaite de pouvoir la continuer, longtemps, avec votre chère Yvonne Loriod, incomparable compagne, épouse et interprète.

Remerciements

Majesté, Altesses, Mesdames, Messieurs,

Je suis tres ému de succéder, sous Ie grand nom d'Erasme, a tant de personnalités remarquables — d'autant plus ému, que si d'autres Francais m'ont précédé dans cet honneur, je crois bien être Ie premier musicien a prendre rang dans une magnifique succession, qui alignait jusqu'a ce jour des écrivains, des peintres, des sculpteurs, des philosophes, des théologiens, des hommes d'Etat et des savants.
Son Altesse m'a adressé de tres belles paroles, qui doublent encore mon émotion, et je lui dis de tout mon coeur: merci!
Puis-je ajouter maintenant que ce n'est pas la première fois que je viens en Hollande, et que j'y suis toujours venu avec ma musique? Mon premier voyage a Amsterdam se situe en 1944: Yvonne Loriod m'avait accompagné, et nous devions jouer mes „Visions de l'Amen" a 2 pianos que nous devions rejouer a Hilversum quelques jours plus tard. En 1965, Roberto Benzi dirigeait „l'Ascension" pour grand orchestre, a Scheveningen, Arnhem, Amsterdam. En 1966, je revenais en Hollande pour mes „Trois Petites Liturgies" pour choeur et orchestre, avec Yvonne Loriod au piano solo et Jeanne Loriod aux Ondes Martenot, sous la direction d'André Rieu, a Venlo, Heerlen, Maastricht. L'année suivante (1967), Charles de Wolff dirigeait la même oeuvre a Groningen, Hengelo et Gouda. Toujours en 1967, Ie 22 avril, dans cette salie du Concertgebouw, Jean Fournet donnait une exécution prestigieuse de „Turangalîla-Symphonie" pour tres grand orchestre. A l’issue du concert, la „Société des artistes modernes des Pays-Bas" me faisait cadeau d'un très beau livre sur la Hollande, qui figure en place d'honneur dans ma bibliothèque, à côté de nombreux ouvrages sur Rembrandt, Frans Hals, Vermeer, Ruysdael. En 1968 et ‘69 Charles de Wolff et Bernard Haitink dirigeaient „Et Exspecto Resurrectionem Mortuorum" a Zwolle, Amsterdam et Scheveningen. Enfin, je suis revenu tout dernièrement a Amsterdam, Ie 17 janvier 1971, pour y entendre mes „Sept Haï-Kaï", sous la direction de Friedrich Cerha, Yvonne Loriod étant au piano solo - „Sept Haï-Kaï" que nous réentendrons tout a l'heure avec Ie même chef et la même soliste.
Permettez-moi de dire ici un merci pour tous les musiciens qui participent au concert de ce soir et qui se sont dévoués et se dévouent à la cause de la musique contemporaine et de la mienne en particulier.
On m'a demandé de faire une profession de Foi. Ce qui revient à dire ce que je crois, ce que j'aime, ce que j'espère.
Ce que je crois? C'est vite dit, et tout y est dit, d'un seul coup: je crois en Dieu. Et parce que je crois en Dieu, je crois forcément en la Sainte Trinité, et donc au Saint-Esprit (a qui j'ai dédié ma „Messe de la Pentecôté"), et donc au Fils, au Verbe fait chair, à Jésus-Christ(à qui j'ai dédié une grande partie de mes oeuvres, depuis la „Nativité" pour orgue, écrite en 1935, et les „Vingt Regards sur l'Enfant-Jésus" pour piano, écrite en 1944, en passant par les „Trois Petites Liturgies" et Ie „Quatuor pour Ia fin du Temps", jusqu'à la „Transfiguration", pour grand choeur mixte, 7 solistes instrumentaux, et un tres grand orchestre, terminée en 1968). Ce que j'espère? Je l'ai dit dans les „Corps glorieux" pour orgue, dans les „Couleurs de la Cité Céleste" pour Piano solo, orchestre à vent, et percussions, et je l'ai réaffirmé avec force dans: „Et exspecto resurrectionem mortuorum" pour orchestre de Cuivres, de Bois, et de percussions métalliques.
II me faut maintenant dire ce que j'aime — et ce sera un peu plus long. J'aime d'abord Ie Temps, parce qu'il est Ie départ de toute la Création. Le Temps suppose Ie changement (donc la matière) et Ie mouvement (donc l'espace et la vie). Le Temps nous fait comprendre l'Eternité par contraste. Le Temps devrait être l'ami de tous les musiciens. Quand on me confia, il y a plus de 25 ans, une classe d'Analyse rythmique au Conservatoire de Paris, mon premier souci fut de faire à mes élèves une Philosophie de la Durée. Quoi de plus utile pour un musicien que d'établir une liaison entre Ie mouvement et l'altération, que de comprendre l'action de la mémoire et que Ie présent n'est par elle qu'un avenir perpétuellement converti en passé? Plus importante encore sera la connaissance de ces temps superposés qui nous entourent: temps immensément long des étoiles, temps très long des montagnes, temps moyen de l'homme, temps court des insectes, temps très court des atomes (sans parler des temps qui cohabitent en nous: temps physiologique, temps psychologique): quand Ie com-positeur posera sur sa musique la machine à changement du „tempo", il se souviendra de ces différentes lenteurs, de ces différentes vitesses . . .
Le Temps se découpe par Ie Rythme. J'aime donc tout spécialement Ie rythme. Et c'est pour cela que j'ai étudié avec mes élèves l'arsis et la thésis dans Ie plain-chant, l'accentuation chez Mozart et chez Debussy, les personnages rythmiques chez Strawinsky. C'est pour cela que j'ai consacré un des plus longs chapitres de mon „Traité de rythme" à la métrique grecque: vers logaédiques, vers Saphiques, dactyles et épitrites chez Pindare, différentes formes du dochmiaque et leurs survivances au XVIème Siècle dans „Le Printemps" de Claude Le Jeune. Un autre tres long chapitre de mon „Traité de rythme" explique en long et en large les „Decî-Tâlas", rythmes provinciaux de l'lnde antique. Je me suis servi de la nomenclature des 120 rythmes ou „Tâlas" énumérés dans Ie volumineux „Samgîtaratnâkara", ouvrage du grand théoricien hindou duXllle siècle: Cârngadeva - et j'ai essayé de retrouver, pour chaque rythme: la signification poétique, cosmique, religieuse, de son nom Sanscrit - Ie nombre de mâtrâs ou unités de valeur pouvant diviser Ie tâla - son explication musicale et les lois rythmiques qui découlent de son emploi. C'était un travail long et difficile, je l'ai accompli tout seul. II m'a plus d'une fois confirmé Ie bien-fondé de mes propres recherches rythmiques, tout en m'ouvrant sans cesse de nouveaux horizons, tant sur Ie Rythme que sur la Philosophie du Temps.
Je ne puis quitter Ie Rythme sans parler de deux procédés qui me sont chers. Le musicien possède un pouvoir mystérieux: il peut, par ses rythmes, hacher Ie temps ici et là, et même Ie remonter en sens rétrograde, un peu comme s'il se promenait en divers points de la durée, ou comme s'il accumulait de l'avenir en se rendant vers Ie passé, et que sa mémoire du passé se transforme en mémoire de l'avenir. Les „Permutations symétriques" et les „Rythmes non-rétrogradables" usent de ce pouvoir, en travaillant cependant contre lui.
On trouve des „Permutations symétriques" dans ma „Chronochromie" pour grand orchestre. Pour en comprendre l'utilité, il faut se rappeler que Ie nombre de permutations possibles avec plusieurs objets augmente démesurément à chaque ajout d'une nouvelle unité. Ainsi Ie nombre 2 n'a que 2 permutations, Ie nombre 5 en a déjà 120. Si nous poussons jusqu'au nombre 12, celui-ci possède 479 millions, 1.600 permutations. Les „Permutations symétriques" vont nous permettre de supprimer les ressemblances, les redites partielles, et de travailler sur un nombre de Permutations beaucoup plus petit. Leur fonctionnement est simple; on numérote les durées chromatiques choisies et on les relit toujours dans Ie même ordre de lecture.
Passons aux „Rythmes non rétrogradables". Depuis longtemps, dans les arts décoratifs (architecture, tapisserie, vitraux, parterres de fleurs) on use de motifs inversement symétriques, ordonnés autour d'un centre libre. Cette disposition se retrouve dans les nervures des feuilles d'arbres, dans les ailes de papillons, dans Ie visage et Ie corps humain, et même dans les vieilles formules de magie.
Le „Rythme non-rétrogradable" fait exactement la même chose. Ce sont deux groupes de durées, rétrogradés l'un par rapport à l'autre, encadrant une valeur centrale libre et commune aux deux groupes. Lisons Ie rythme de gauche à droite ou de droite à gauche, l'ordre de ses durées reste Ie même. C'est un rythme absolument fermé. On remarquera que dans les „Rythmes non-rétrogradables", comme dans les „Permutations symétriques", nous nous sommes heurtés à une impossibilité. II est impossible de rétrograder parce que Ie rythme contient en lui-même une symétrie qui s'y oppose. II est impossible de permuter davantage parce que notre ordre de lecture (toujours Ie même) nous a ramené impitoyablement au point de départ. Ces impossibilités confèrent au rythme une grande force, une sorte de puissance explosive — j'allais dire puissance magique. La même puissance par impossibilité se manifeste dans mes „Modes à transpositions limitées", mais ici nous quittons les durées pour aborder Ie domaine des sons, la puissance devient colorée, et il nous faut passer à un autre amour: celui de la couleur et du son-couleur.
Lorsque j'entends de la musique, je vois des couleurs correspondantes. Lorsque je lis de la musique (en l'entendant intérieurement), je vois des couleurs correspondantes. II ne s'agit pas d'une vision oculaire, dans Ie genre de ces fantasmagories dangereuses et monstrueuses que sont les hallucinations provoquées par la Mescaline. II ne s'agit pas non plus de cette curieuse maladie que Blanc-Gatti (Ie peintre des sons) appelait la „Synopsie", et qui était une synesthesie dans sa forme la plus frequente: association spontanée entre les sensations visuelles et auditives. II s'agit d'une vision intérieure, d'un oeil de l'esprit. Ce sont des couleurs merveilleuses, ineffables, extraordinairement variées. Comme les sons bougent, changent, se meuvent, ces couleurs remuent avec eux en de perpétuelles transformations. Sans doute, il y a des constantes dans ce rapport: certains agrégats, certains accords, certains complexes de sons, réentendus dans la même disposition et Ie même contexte, donneront toujours les mêmes combinaisons de couleurs. Par exemple, mon 2ème „mode à transpositions limitées", dans sa 1ère transposition, a pour couleur dominante: un bleu violet. Mon 3ème mode dans sa 1ère transposition, a pour couleurs dominantes: orangé, or, et blanc laiteux. Le même mode est gris et mauve dans sa 2ème, bleu et vert dans sa 3ème transposition. Et mon 4ème mode dans sa 5ème transposition donne un violet intense.
Je viens d'indiquer quelques „couleurs sonores". En fait, les registres aigu et grave, les différences de timbre, la dynamique (du pianissimo au fortissimo), la cinématique (de la grande lenteur à l'extrême rapidité): tout cela influe sur les variations des couleurs - et si on y ajoute l'extrême multiplicité des sons au cours d'une audition musicale, on comprendra aisément que Ie rapport son-couleur est une chose essentiellement mobile, changeante, fugitive. Ce rapport est, de plus, entièrement subjectif. Dans mon cas particulier, je ne nierai pas certaines influences littéraires et artistiques, certaines émotions d'enfance. Mon amour des papillons et des pierres précieuses est pour quelque chose là-dedans. Et que dire de mon émerveillement de petit garcon de 10 ans, quand j'ai vu pour la première fois les vitraux de la Sainte Chapelle? émerveillement qui devait se continuer à Chartres, à Bourges, chaque fois que je rencontrais de nouvelles rosaces, de nouvelles verrières, de nouveaux vitraux - émerveillement qui s'est fortifié à la lecture de l'Apocalypse, de ses éblouissements de couleurs féériques qui sont autant de symboles de la lumière Divine. Et je ne peux oublier ce personnage principal dans ma vie, cet Ange puissant et lumineux qui annonce la „fin du Temps", et qui est précisément coiffé d'arc-en-ciel!

Le dernier amour que je veux mentionner est celui des oiseaux. Tout Ie monde sait que je suis ornithologue, et quelle place enorme les chants d'oiseaux tiennent dans mon oeuvre. L'oiseau est admirable à toutes sortes de points de vue: la diversité des espèces, les couleurs des différents plumages, Ie phénomène de la migration (encore incomplètement expliqué), la triple vision (binoculaire de face, monoculaire à droite et à gauche) ... et tant d'autres sujets de joie et d'émerveillement! La plus grande de ces merveilles, la plus précieuse pour un compositeur de musique, c'est Ie chant. Sans parler des cris, qui constituent une sorte de signalisation, un langage communicable, on peut dire qu'il y a trois sortes de chants d'oiseaux: Ie chant de propriété qui dit: „la branche est à moi, la femelle est à moi, Ie terrain de pature est à moi" - Ie chant de séduction, destiné à éblouir et à convaincre la femelle - Ie chant d'aube et de crépuscule (Ie plus beau, Ie plus artistique de tous), hymne à la lumière naissante et à la lumière mourante, magnifique salut aux couleurs du soleil levant et du soleil couchant. Chaque espèce d'oiseaux utilise une esthétique particuliere.
Les Rapaces, les Corvidés, les Nocturnes, les Oiseaux marins, les Limicoles, ne possèdent que des appels, plus ou moins longs, plus ou moins ouvragés, toujours surprenants comme rythme et comme timbre. Les Fringilles, les Bruants, les Pouillots, Ie Troglodyte, utilisent la strophe. Le rire du Pic vert est aussi une strophe - la plupart des Pies utilisent en outre une percussion: Ie tambourinage. Les tres grands chanteurs font des phrases, des cadenza, et même des solos atteignant la demi-heure. Ce sont presque tous des Turdidés (Grives, Merles, Rouge-gorge, Rossignol), des Sylviidés (Fauvettes, Rousserolles, Hypolaïs), des Alaudidés (Alouette Lulu, Alouette des champs).
Pendant des années, j'ai parcouru les provinces de France, notant à chaque printemps des chants d'oiseaux nouveaux dans de nouveaux paysages: chants des grands solistes typiques de la région choisie, chants de leurs compagnons d'habitat, contrepoints des uns et des autres. De ces notations est né mon „Catalogue d'oiseaux" pour piano. Au cours de mes voyages à l'étranger, en tournée, entre deux concerts, j'ai profité des moments de répit pour noter à nouveau des chants d'oiseaux. C'est ainsi que j'ai pu écrire mes „Oiseaux exotiques", qui utilisent des chants d'oiseaux de l'lnde, de la Chine, de la Malaisie, et des deux Amériques (Nord et Sud). Un voyage de concerts au Japon avec Yvonne Loriod m'a permis d'entendre et de noter de nombreux oiseaux Japonais. J'ai rapporté de ce voyage les „Sept Haïkaï", qui figurent au programme du concert de ce soir.
Dans les „Sept Haïkaï" - comme dans ma „Chronochromie" pour grand orchestre, et comme dans la plupart de mes oeuvres - il y a une sorte de conflit entre la rigueur et la liberté. Comme tous mes contemporains, je me suis livré a des recherches, et j'ai même été Ie premier à faire une super-série de durées, d'intensités, de hauteurs, d'attaques, de tempi. Mais je suis resté libre et n'appartiens à aucune école. Et cette liberté, je crois bien que c'est l'exemple des oiseaux qui m'a aidé à ne pas la perdre. La liberté est nécessaire aux artistes. En choisissant ses avenirs, la liberté accumule de nouveaux passés, et c'est cela qui nous construit. C'est cela aussi qui fait Ie style de l'artiste, sa maniere propre, sa signature. Votre grand Rembrandt, par exemple, est reconnaissable entre mille par sa facon de distribuer les lumières et les ombres. Tout Ie mystère, tout Ie surnaturel de Rembrandt, viennent de ses éclairages merveilleux: la où tout autre aurait eu besoin de symboles plus ou moins mystiques ou d'explications laborieusement théologiques, une seule région lumineuse suffit, et tout est dit sur Ie titre du tableau. Je suis persuadé que s'il est arrivé a cette éloquence de la lumière, c'est par sa profonde liberté. Encore faut-il prendre Ie mot liberté dans son sens Ie plus vaste. La liberté dont je parle n'a rien à voir avec la fantaisie, Ie désordre, la révolte, ou l'indifférence. II s'agit d'une liberté constructive, qui s'acquiert par la domination de soi-même, Ie respect des autres, l’émerveillement devant Ie créé, la méditation du mystère, la recherche de la Vérité. Cette liberté admirable est comme un avant-goût de la liberté céleste. Le Christ l'a promise à ses disciples, losrsqu’il a dit (au chapitre huitième de l’Evangile selon Saint Jean): Si vous demeurez dans ma parole, vous connaîtrez la Vérité, et la Vérité vous fera libres”.